OISEAUX DE NUIT
« La nuit est propice aux métamorphoses et aux brouillages des formes. Dans les villes, des silhouettes anonymes errent, solitaires ou en groupe, constamment capturées par l’œil mécanique des caméras de surveillance, au coin des rues, à la sortie des boîtes de nuit. Lenny Rébéré capte la diffusion en direct de ces caméras et conserve la trace de ces corps – une trace imparfaite, fragmentée, pixellisée. Grande théoricienne de la photographie, l’écrivaine américaine Susan Sontag écrivait que « collectionner les photographies, c’est collectionner les formes du monde » ; Lenny Rébéré lui, collecte les souvenirs de la nuit. (...) Ces images, accompagnées de photographies de soirées glanées sur les réseaux d’anonymes, sont ensuite retravaillées par ordinateur puis patiemment reproduites au crayon, à l’huile ou à l’encre, recomposées, superposées, associées à des couches de verre sablé, à des néons et du métal, rappelant parfois l’aspect du mobilier urbain. Comme des fantômes, à la manière du souvenir souvent flou des nuits de fête, les corps se fondent, se mêlent en de nouvelles figures flottantes, à l’instabilité spectrale. Tout cela conduit à un sentiment troublé : les évidences disparaissent et laissent la place aux chimères.» Extrait - Ninon Duhamel, 2025 Dans le cadre de l’exposition Oiseaux de Nuit, commande du LaM, la Condition Publique, Roubaix
SCREEN STACKING
*Le terme anglais Screen stacking (littéralement « empilement des écrans »), qui donne son titre à l’œuvre, est employé dans les études comportementales pour désigner le fait de regarder plusieurs écrans simultanément sur différents appareils.
TOUS CEUX QUI ONT CONTINUÉ À COURIR »
Par Romy Hammond
« Tous ceux qui ont continué à courir », c’est l’histoire d’une nuit sombre dans une station balnéaire, une soirée peuplée de corps anonymes dont il ne reste que des fragments. Lenny Rébéré déroule ce scénario au travers d’œuvres qui sont autant de bribes d’une déambulation nocturne oscillant entre liesse et angoisse.
Tout commence en bord de mer. Des individus sans individualité, agrégats de pixels, nagent, jouent, se promènent. Les corps se dissolvent progressivement et se mêlent aux vagues, devenues nuées. Catastrophe (sur)naturelle ou glitch dans la matrice ? Cette scène a été capturée par l’œil voyeur de caméras de vidéosurveillance dont le streaming live est à portée de connexion internet. Encapsulée et immergée dans un liquide huileux, elle semble n’être plus qu’un souvenir flou figé dans du formol.
Mettons nos prothèses numériques de côté et mêlons-nous à la fête, un verre à la main. L’ambiance moite des soirées d’étés où l’orage point après une journée caniculaire se fait sentir. Des corps présents, il ne reste que des parcelles toutes parcourues d’une perturbation rampante qui les distord ou les morcèle.
Des grands formats composés de verre sablé – première itération de cette technique dans le travail de l’artiste – et encré de présences spectrales révèlent à l’arrière-plan de mystérieuses peintures dans les interstices de lumière où la pénombre de l’encre ne s’est pas immiscée. Par un montage offline d’images nées ou trouvées online, Lenny Rébéré réalise un morphing analogique qui provoque d’inquiétantes déformations dans les corps, auquel vient se mêler in situ notre propre réflexion.
La fête se poursuit et nous scrollons parmi les nuques, les dos et les mains pour certains agressivement traversés de métal. Selon l’artiste, ces percées, par leurs courbes sinueuses, rendent un peu de leur organicité à ces bouts de corps autant qu’elles expriment l’impossibilité pour un cadre orthonormé de contenir ces images.
Dans les instantanés de cette soirée cohabitent un temps court et un temps long : celui d’une nuit et celui de la libre circulation généralisée et du flux permanent d’images de la vie quotidienne où le banal, l’absurde, l’historique et l’explicite se côtoient.
Comme dans L’homme-boîte de Kôbô Abé, il y a « tous ceux qui ont continué à courir », cédant à la liquidité de notre société*. Le personnage principal du roman les observe via une fente dans la boîte dont il a recouvert le haut de son corps pour se protéger d’un monde qui va trop vite tandis que nous rejoignons la course effrénée en les scrutant à travers nos écrans. Certains s’accordent un pas de côté, préférant la liquidité des océans et la cajolerie d’une douce ivresse. C’est là qu’essaye de nous emmener Lenny Rébéré, au moins le temps d’un bain de minuit.
Romy HAMMOND, juin 2023
* La notion de société liquide, forgée par le sociologue Zygmunt Bauman, désigne nos sociétés contemporaines qui possèdent un cadre en changement permanent et se caractérisent par la (sur)consommation et une hyperflexibilité des rapports sociaux.
HORIZONS
2022 - 2025
«En 2022, Lenny Rébéré déployait pour la première fois son installation Horizons* à l’occasion de l’exposition collective « L’image d’un monde sensible » (Maison des arts plastiques Rosa Bonheur). cf ci-dessous
L’œuvre se compose de 15 écrans LCD, disséminés dans l’espace à l’aide de perches télescopiques et sur lesquels passent en boucle des vidéos datamoshées (détruites en direct) d’après des caméras de surveillance accessibles en ligne. On y voit des silhouettes fantomatiques se promenant le long du rivage, nageant, jouant, avant de progressivement se dissoudre dans les pixels du fichier corrompu. Puis, le balayage reprend, et de nouveau la mer, les promeneurs, la plage ; images liquides d’un monde qui se dérobe sans cesse et qu’insensiblement l’œil de la machine enregistre.»
EXTRAIT - Thibault Bissirier, 2023.
*Horizons a également été présentée en 2023 lors de l’exposition Tous ceux qui ont continué à courir à la Galerie Isabelle Gounod,ainsi que récemment lors de l’exposition Nymps Just Wanna Have Fun, au Houloc à Aubervilliers.
Les écrans et les cartes Raspberry pi ont été immergées dans un liquide diélectrique (ne conduisant pas l’électricité) utilisé pour refroidir les Datacenters. - cf ci-contre
EXTIMIT
Derrière le flou qui traverse les portraits de Lenny Rébéré se reconnaissent des visages, masculins, féminins ou indéterminés. Ici, les cadrages sont aléatoires, tout comme le format des œuvres. Cette galerie d’anonymes compose un cycle intitulé “Extimit”. Celui-ci renvoie au terme lacanien d’”extimité” qui, par opposition à l’intimité, constitue l’exposition volontaire de soi aux yeux d’autrui pour se sentir exister. “Je mets souvent en parallèle l’extimité et le rituel des réseaux sociaux – à ne pas confondre avec l’exhibitionnisme. L’adoption d’un titre raccourci ‘Extimit’ résonne davantage comme une dénomination, un prénom donné à des individus, qui reflète une sorte d’ambiguïté, pour ne pas dire de cynisme, en clin d’œil à l’origine de ces portraits trouvés ou d’une certaine manière volés”, précise l’artiste.
Glanés par l’artiste à l’appui de différentes sources iconographiques, ces portraits d’anonymes proviennent autant de caméras de surveillance de rue, de captures de Google Street View que de recadrages de scènes vidéo urbaines et de clichés personnels. Déjà flous pour certains lorsque Lenny Rébéré s’en est saisi, ces visages déshumanisés par un recadrage extrême et pixellisé prolongent cette tension esthétique par le geste de l’artiste. Celui- ci, désireux de présenter une foule d’anonymes, aux temporalités et aux origines différentes, a fait le choix de travailler certains verres d’encadrement de ses dessins par l’action du sablage. Il indique: “On projette un abrasif sous haute pression sur le verre pour le dépolir, sous la forme d’un aplat ou d’un dessin, avant d’encrer la zone attaquée. Cela devient visible à travers un dessin enfantin, naïf, proche du graffiti. Il s’agit d’un geste sans repentir possible, comme pour ramener une personnification à ces portraits déshumanisés tout en offrant au regardeur un élément perturbateur qui peut l’amener à s’interroger sur le choix du portrait remanipulé”.
Tant par l’action improvisée par-dessus le dessin et sur le verre du cadre, Lenny Rébéré laisse une trace personnelle qui contamine l’anonyme. Le concept d’extimité prend ainsi tout son sens : de cette manière, “exister à travers les yeux des autres” prend un sens tout autant futile qu’imposé.
Maxime Gasnier pour The Steidz
VERTIGO
Par Thomas Fort
Une plage par un temps gris, balayée par l’objectif d’une caméra de surveillance. Quelques badauds tels des figures à la dérive s’y promènent. Observés de loin, ces passants deviennent de maigres silhouettes brouillées par le grain pixellisé de l’enregistrement vidéo. Seuls, ils traversent un paysage balnéaire désert, dont l’activité s’est brutalement interrompue à la suite d’une crise dont nous n’imaginions pas l’ampleur. Cette scène n’a rien d’extraordinaire, mais, transférée par Lenny Rébéré sur un panneau LED à la lumière tapageuse, elle accroche le regard et met en spectacle le quotidien. La nature de ce document, récupéré sur une plateforme Internet permettant à n’importe qui de prendre une illusoire bouffée d’air, et son déplacement sur un support d’origine publicitaire confirment que « tout ce qui était réellement vécu s’est éloigné dans une représentation »(1) .
Guy Debord y voit, dès la fin des années 1960, un basculement de la société vers un régime d’expérience où il ne s’agit plus d’appréhender le réel de façon tangible, mais plutôt de le consommer par le biais de flux médiatiques qui le reformulent sans cesse. Ces derniers tissent un maillage dense et complexe d’images et de relations virtuelles, par lequel chacun.e devient touriste de réalités (2) éphémères et interchangeables. L’écran lumineux, introduisant l’exposition, nous renvoie ainsi au « voyeurisme chronique »(3) de notre société sous l’emprise du règne vertigineux des images. Son rayonnement fascine tout autant qu’il suscite un inconfort, captant notre attention tout en nous piégeant dans un cycle qui tourne en rond.
« Vertigo » instille au cœur des œuvres ou entre elles ce trouble séducteur. Évitant toute narration imposée, le parcours se déploie de manière fragmentaire et non linéaire dans les deux espaces de la galerie Isabelle Gounod. Chaque image devient un reliquat d’une trame générale morcelée et silencieuse. Depuis plusieurs années, Lenny Rébéré s’est constitué un vaste atlas sous la forme d’une base de données numérique sur laquelle sont répertoriées des milliers d’images prélevées quotidiennement sur Internet. S’il y puise une partie de ses sujets, il complète ici sa sélection de photographies personnelles réalisées au cours de
ses vacances. Ce mélange souligne la porosité entre micro-récits et mémoire collective dans l’écriture visuelle de l’Histoire. Paysages, corps lascifs, visages en gros plan ou plongeurs apparaissent alors telles des figures rémanentes, recelant une étrange familiarité. Indices instables du « nuage informationnel »(4) engendré par la globalisation, où tout est prétexte à être traité puis archivé, l’artiste conduit chacune de ses images au seuil de leur cristallisation. Grattant les ciels sur des négatifs de photographies anonymes prises lors des premiers congés payés de 1936, il subvertit la temporalité et fait basculer les scènes diurnes vers le nocturne. Les filtres colorés qui recouvrent les plaques de verre donnent également le ton. Ils confèrent un aspect artificiel
aux représentations tout en accentuant leur effet de séduction. Ces dégradés de couleurs, comme un caprice, pervertissent les images, les voi-lant d’une ambiance crépusculaire, entre rêverie et mélancolie érotique.
La discontinuité des séquences exposées dans « Vertigo » inspire elle aussi une forme de mélancolie. Juxtaposant gros plans
et plans larges, corps et paysages, images fixes et animées, Lenny Rébéré produit des collusions inattendues entre des scènes dévoilées de manière elliptique. Quelque chose échappe, comme si ce que nous observions était sur le point de s’effondrer. Les écrans LED qui ponc-tuent le parcours confirment cette sensation, puisqu’en fonction de notre position, proche
ou éloignée d’eux, l’image se compose ou se délite en une texture brouillée. Les images sont poussées dans leurs retranchements. Si l’illusionnisme de la facture picturale invite à une plongée, la surface miroitante du subjectile renvoie,
au contraire, à un effet de surface. Les figures révélées à fleur de verre se jouent ainsi de la « transparence ombreuse » définie par Michel Guérin. Les œuvres délimitent par là un espace dialogique ouvert à l’investissement de notre corps comme de notre regard.(5) L’aspect translucide des matériaux conjugué à la fragmentation des images dans l’espace appelle donc à mettre en mouvement l’exposition. C’est ainsi au spectateur.trice.s d’activer le montage des différents plans au sein d’un parcours résolument « para-cinématographique »(6) . C’est à elleux d’investir les intervalles qui séparent les œuvres ou les ellipses qu’elles contiennent, et de s’y enivrer jusqu’au vertige. Cet étourdissement symbolique, loin de n’être qu’un leurre, demeure un moyen poétique d’engager une réflexion critique sur notre rapport aux images du monde.
Thomas FORT, 2021.
PULSE
Pulse, 2021, vidéo sur panneau LED, boucle de 10 min, 15 x 15 x 10 cm
GHOST FLOWS
La série Ghost Flows se place dans la continuité de l’exposition Vertigo, présentée à la galerie Isabelle Gounod en 2021, où l’aspect translucide des matériaux conjugué à la fragmentation des images utilisés plongeait le spectateur dans un tourbillon de réalités éphémères et interchangeables. Ici, l’image revêt un caractère social, l’interprétation que nous en avons dépendant à la fois de son contexte de création et de l’instant de sa perception, tous deux chargés de subjectivité. Ce ne sont plus des photographies de vacances mais des vues noctambules de fêtes, réalisées dans des contextes restrictifs et publiées en ligne, que Lenny Rébéré vient manipuler. Elles mêlent l’intime au collectif inaudible, elles nous racontent l’insouciance, les péripéties et les déviances de la joie de vivre silencieuse. Ces images sources utilisées ne sont plus seulement destinées à une monstration anonyme mais à exposer une extimité assumée. Lenny Rébéré interroge le regard que nous portons sur les images et l’impact qu’elles exercent sur nous.
Les œuvres qu’il présente, qu’elles se dissolvent dans des d’algorithmes comme le datamoshing (code informatique permettant la destruction numérique d’une image informatisée) ou que des assimilations (verre gravé et encré) altèrent leur lecture, absorbent le regardeur, le plonge dans un état second, dans un « flow » d’où émerge une signification autre, mystérieuse/éthéré, plus pénétrante.
Hugo Segal - Saurel / 2022
PASSANTS
«Il y a ces passants égarés sur lesquels notre regard bute. En fait, ils pourraient être vous, ou moi. Car ils sont les promeneurs de Google Street View, aujourd’hui âmes errantes et anonymes cachées dans nos écrans. Lenny Rébéré se saisit de ces inconnus, et leur donne, si ce n’est un corps, une consistance picturale. Mais cachée derrière cette taule creusée, leur image se découvre par bribes en fonction des zones recouvertes ou non par les panneaux métalliques. L’artiste y a gravé le visage oublié de figures historiques.
Plus qu’une confrontation entre des époques, ces strates temporelles matérialisent la vie fantômatique des images et créent une survivance des formes passées, constructrice de l’ADN de notre culture.
Ces anachronismes font de Lenny Rébéré un artiste anthropologue des images animé par l’envie de savoir qui sont les véritables fantômes de notre époque : ces personnages légendaires ou nos corps, brisés par les pixels.»
Camille Bardin Janvier 2019
«Au delà du visible» (extrait)
INFRAS
«Je ne peux omettre ce titre, «Infras», qui vient comme une respiration dans la lecture des récentes pièces de Lenny Rébéré. C’est en effet le préfixe que Marx et Engels sont venus placer à l’initiale de la structure, créant ainsi le concept fédérateur des systèmes de production de nos sociétés, antonyme de la superstructure. Car ces images sont la base d’une collectivité sans territoire, d’une pensée sans corps qui grandit à travers Internet et se fait, selon Lenny Rébéré, le support d’une sociologie de nos rapports.
Mais surtout, l’infra est le rayonnement qui dépasse le spectre visible de la lumière, le rayonnement qui part se nicher au-delà des limites. Et c’est là-bas que Lenny Rébéré nous emmène. La réflexion du verre a d’ailleurs déjà happé nos traits, désormais engouffrés dans un espace alternatif, à la croisée des mondes : cachés entre le virtuel et le réel, l’intime et le collectif. Ces œuvres cristallisent ainsi les relations que nous entretenons avec les images.
Car si l’on n’a de cesse de souligner leur impressionnante quantité, si l’on tente toujours inlassablement d’analyser ce zapping général et permanent, rien n’y fait : les images nous échappent ; elles nous assaillent au quotidien, s’emparent de nos attentions, puis se volatilisent aussi brusquement dans les limbes de nos réseaux.»
Camille Bardin
«Au delà du visible» (extrait) janvier 2019
D'UN INSTANT À L'ÉTERNITÉ
"Derrière la fenêtre qui occupe le centre de la composition, une fête est en train d’avoir lieu. Une figure n’y a pas été conviée, depuis l’extérieur et à travers la vitre, elle tente d’observer ce à quoi elle ne peut participer. Elle-même spectatrice, elle reflète et incarne la position dans laquelle nous nous trouvons nous-mêmes. Les reflets de la vitre représentée se répercutent sur les plaques de verre utilisées par l’artiste. Ceux représentés par l’artiste opacifient l’écran derrière lequel la figure se cache ; ceux qui se réfléchissent sur la vitre nous révèlent non seulement celui devant lequel nous nous trouvons mais également le monde qui continue d’exister autour de lui. En s’approchant, c’est notre visage, une partie de corps ou de vêtement qui se reflètent à leur tour, ajoutant une couche nouvelle à ces images ambiguës, déjà difficiles à saisir pleinement."
Horya Makhlouf - Extrait D'un instant à l'éternité, la Graineterie pour Jeunes Critiques d'Art - 2017
«ICI & LÀ»
Par Julie Rossello-Rochet
Depuis plusieurs années, Lenny Rébéré développe sa technique à partir de récoltes d’images sur internet, d’instantanés de films et de clichés personnels. Des images qu’il reproduit en ne conservant que les contours et qu’il superpose les unes aux autres tout en ne dérogeant pas au travail « d’empilement » des traits et valeurs au crayon et fusain. Il mène ainsi ses dessins au seuil de l’obscurité, avant de laisser percer des stries de lumière, en jouant avec l’équilibre des blancs et des noirs. Ces empilements de représentations, parfois décalées, parfois recadrées (gros plan, détails) créent des rencontres fortuites entre les personnages qui les habitent, et révèlent les profondeurs de champ de l’image finale.
En opérant par écart avec le réel, – qu’il s’agisse de son travail en vidéo, sur papier, sur toile ou sur verre (verre gravé et huilé) – Lenny Rébéré met en scène des situations à venir. Là, un décor vide qui trouble par son dénuement, ici, la possibilité d’une rencontre qui n’aura peut-être pas lieu. Dans ses scénographies, l’artiste alterne entre la mise en scène de foules, l’agglutinement de corps jusqu’à l’étouffement de la toile par la chair, et celle du vertige de l’absence. Chacun de ses dessins dégage une sensation d’inachèvement propre à la disparition, interrogeant la part, à chaque instant, vacillante de nos existences.
C’est ainsi que nos dérives, lorsque l’on regarde sans voir ou pour mieux voir, s’érigent autour de nous comme, ce que Lenny Rébéré nomme avec élégance, des « Palaces temporaires » [2016 vidéo et son] ; ceux des rêves, des cauchemars mais aussi ceux de nos visions oniriques surgies, en apparence, de nulle part.
Ces sensations de trouble et d’étrangeté sont des invitations à voir entre et par-delà les images en prenant le temps, celui du décryptage propre au rébus : entrer dans l’image pour voir et faire œuvrer son imaginaire, relever les énigmes et les détails ; mener son enquête, acclimater son œil. Les flux visuels de publicités, de selfies, de photographies plates et lisses qui rendent nos vies aveugles deviennent ici des matériaux au service d’une œuvre qui incite alors, à inventer des histoires.
En poète de l’image, Lenny Rébéré grave un monde d’apparitions, empreint de néoromantisme, et de noirceur. Son trait enjoint à ajuster notre œil, au « zéro du voir et du sentir »1 afin qu’il se saisisse avec clairvoyance de ce que lui offrent ces toiles. L’artiste nous convie ainsi, à expérimenter notre capacité à inventer ce que l’on voit, le temps d’une contemplation.
Julie Rossello-Rochet Dramaturge.
Juin 2016.
tHans Bellmer, Petite anatomie de l’inconscient physique ou l’anatomie de l’image [1957], Paris : éditions Allia, coll. « Petite collection », 2002.
DESSINS
Au premier contact, les dessins de Lenny Rébéré posent un paysage ambigu et flottant qui nécessite un travail de décodage et mobilise toute notre attention. L’image lutte, se débat contre notre volonté de l’appréhender dans sa totalité, de la décrire, de la comprendre. Elle lutte contre notre regard, l’éprouve et lui impose son propre mouvement, ses indistinctions et ses respirations. C’est à peine si elle lui offre l’occasion de se reposer sur un détail en particuliers, tant il y en a d’entremêlés.
“Des séries d’images défilent sur mon écran” : s’emparer du monde par zapping sans parvenir à donner une quelconque valeur à ce qui passe sous nos yeux. L’artiste, ici, se pose en spectateur, en percepteur même, prélevant dans le flux d’internet des bribes de vies, photographies d’événements, publicités... de ces images numériques rendues publiques et disponibles pour tous qui ne permettent plus d’autre alternative que de ressentir l’intimité d’êtres anonymes, que l’artiste mêle à la sienne, à son histoire, à ses images (photographies de vacances, d’amis, de lieux et de paysages visités). Évocatrice d’un monde chaotique et saturé où l’on ne discerne plus le singulier à force de trop voir, où l’intime et le collectif se retrouvent liés, la pratique de Lenny Rébéré débute ainsi par l’accumulation.
Puis vient le temps de la recomposition, quand la main remplace l’oeil et mobilise la mémoire. Les images sont alors déposées sur le papier ou sur la toile. Le processus est long, la technique précise : par le geste continu du dessin, Lenny Rébéré replace l’action et la volonté au coeur de la création. Ces images recouvrent alors peu à peu la physicalité dont leur nature numérique, bien éloignée de celle physico-chimique des premières photographies, les avait privées. Pour ces images orphelines, multiples et dépourvues de corps, c’est le temps de la synthèse et de la réincarnation.
Fragiles, vibrantes, transparentes comme des calques, elles ne parviennent cependant pas totalement à se fixer, mais demeurent plutôt dans un entre-deux singulier et déroutant où tout semble à la fois proche et lointain. Les plans se confondent, la composition renonce presque à toute saillie ; ne reste à la fin que l’image fantomatique d’un paysage fuyant que viennent habiter des figures indistinctes ou des corps suspendus et comme enfermés dans le cadre d’un support vide. Les choses, les lieux, les époques se confondent, s’enchevêtrent, se superposent et se contaminent pour composer une troisième image hybride, qui tient tout autant de la fiction que de la réalité. Une image-synthèse agissant à la manière d’un rêve, par rémanences, par fondus, par impressions successives.
Ici le réel se mêle au possible et compose un écran vivant sur lequel peuvent venir s’inscrire nos phantasmes dont le surgissement est d’autant plus saisissant qu’il nous entraîne des deux côtés du miroir. Oscillant entre la volonté d’émerger et la tentation de se replier sur elle-même, l’image devenue phénomène concilie dès lors la catégorie esthétique du visuel (l’image) et la catégorie ontologique de l’événement (le moment de la perception) : l’action n’est plus seulement décrite dans, mais produite par l’image, tout à la fois objet et sujet de notre regard, capable désormais de “rendre visible l’activité organisatrice du percevoir”.*
Thibault Bissirier, octobre 2015
* Attribué à Paul Cézanne.
EXHIBIT
2015, verres gravés et encrés, structure en métal, 90 x 130 x 245 cm
LITTLE DATAS
2021, vidéos aléatoires en ligne de moins de 10 vues, détruites par datamoshing en direct toutes les 10 minutes.
Raspberry Pi, écran LCD, haut-parleur, 8,5 x 5,5 x 2,5 cm (x5)
DOWN
"Sur les écrans par transparence, des visages fermés titubent. Récoltées sur internet, ces images proviennent toutes de la même source : un compte publie chaque jour ces errances, et les livre aux regards de millions de spectateurices. Trackés en post-production, les visages nous apparaissent dans leur intimité et nous placent dans la position de voyeur importun. Quelle place pour l'individu dans ce monde sur-connecté?
(...) A travers le bruit on capte quelques paroles, presque inaudibles, mécaniques quelque part, issues de textes de Daniil Harms. Générée par ordinateur à partir de bandes sons assemblées, l'installation sonore ajoute à l'étrangeté de l'espace, et des images qui circulent sur les écrans. Nous sommes comme tiraillés entre curiosité et malaise."
Gégoire Prangé, pour l'exposition Le Drive, 2022
GALAXY
Dorénavant, un seul clic permet de voyager à travers le globe : des webcams placées à divers endroits permettent cette déambulation immobile. «Galaxy» est au départ le nom d’un bar à l’enseigne tapageuse visible sous la lentille attentive de l’une de ces nombreuses webcams. Le projet se compose d’une grande pièce en verre brisé et d’un ensemble de plusieurs écrans, sur lesquels sont diffusés des extraits vidéo provenants de cette webcam live installée dans une rue passante à l’autre bout du monde, consultable 24h/24 et gratuitement sur Internet.
Après une captation le temps d’une nuit via l’écran d’ordinateur, puis de la diffusion fragmentée de ces enregistrements, il parvient alors aux yeux du spectateur des interactions d’anonymes mis hors-contexte, qui prennent soudainement une dimension presque documentaire. Des rapports supposés de séduction, d’amitié, de haine ou de violence, nous parviennent comme un nouveau monde nocturne contracté, prêt à être décrypté.
Dans un second temps, certaines scènes de ces enregistrements ont été isolées puis intégrées à des miroirs (verres gravés et encrés au revers) prenant la forme de micros-récits. Jouant d’une mise en abyme qui dédouble l’espace de réception de ces images, Galaxy place alors le spectateur non plus devant, mais de l’autre côté de l’écran, tout en nous signalant la fragilité et l’ambiguïté du rapport au monde que nous offre ces nouveaux outils numériques basés sur des échanges à sens unique de regardeur (devenu voyeur) à observé.
Alors, c’est toute une ethnographie contemporaine qui se dessine, non plus témoignage extérieur mais images de l’intérieur, réflexives. Et il faut parfois, par un basculement qui nous échappe, que s’opère une dissociation, que l’on retourne l’écran de verre pour que soit restitué au moment son espace, son volume. Que l’on se voit voir. Le regard sort de son champ purement visuel, sollicite la mémoire, s’expose à notre acuité. L’image fugitive qui nous saisit a la violente netteté d’une prise de conscience : on la réalise, on la déploie.
Et c’est ce déploiement de l’expérience dans ce décollement que l’on appelle image, comme le langage, symptôme d’une immensité discrète.
Lenny Rébéré - 2019
PROCESS
BEEFCAKE
"Dans l’oeuvre de Lenny Rébéré il y a une part non négligeable laissée à l’absurde. Ici, l’artiste a condensé plus d’une dizaine d’heures de vidéos enregistrées par un amateur dans les années 1990, cet inconnu focalisait son objectif sur les corps bodybuildés de certains hommes présents sur Venice Beach. Ce sont des heures de rush VHS durant lesquels ces hommes s’entrainent, se pavanent, scrutent les corps des autres. C’est alors un drôle de jeu qui se profile sur cet écran publicitaire. Les violents pixels esquissent des corps devenus des produits de consommation. Ainsi se meuvent devant nous, des chasseurs devenus des proies. De quoi laisser songeur-s-e quant à l’importance du sport et des muscles dans la construction d’un idéal de masculinité hégémonique."
Camille Bardin, extrait du texte rédigé pour l'exposition Boys don't cry - 2020 - Le Houloc
GALAXY
Dorénavant, un seul clic permet de voyager à travers le globe : des webcams placées à divers endroits permettent cette déambulation immobile. «Galaxy» est au départ le nom d’un bar à l’enseigne tapageuse visible sous la lentille attentive d’une webcam live installée dans une rue passante à l’autre bout du monde, consultable 24h/24 et gratuitement. Après une captation le temps d’une nuit via l’écran d’ordinateur, puis de la diffusion fragmentée de ces enregistrements, il parvient alors à nos yeux des interactions d’anonymes mis hors-contexte, qui prennent soudainement une dimension presque documentaire. Des rapports supposés de séduction, d’amitié, de haine ou de violence, nous arrivent comme un nouveau monde nocturne contracté, prêt à être décrypté.
Dans un second temps, certaines scènes de ces enregistrements ont été isolées puis intégrées à des miroirs (verres gravés et encrés au revers) prenant la forme de micros-récits. Jouant d’une mise en abyme qui dédouble l’espace de réception de ces images, Galaxy place alors le spectateur non plus devant, mais de l’autre côté de l’écran, tout en nous signalant la fragilité et l’ambiguïté du rapport au monde que nous offre ces nouveaux outils numériques basés sur des échanges à sens unique de regardeur (devenu voyeur) à observé.
Alors, c’est toute une ethnographie contemporaine qui se dessine, non plus témoignage extérieur mais images de l’intérieur, réflexives. Et il faut parfois, par un basculement qui nous échappe, que s’opère une dissociation, que l’on retourne l’écran de verre pour que soit restitué au moment son espace, son volume. Que l’on se voit voir. Le regard sort de son champ purement visuel, sollicite la mémoire, s’expose à notre acuité. L’image fugitive qui nous saisit a la violente netteté d’une prise de conscience : on la réalise, on la déploie.
Lenny Rébéré - 2019























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crédit photo Mathieu Roquigny.jpg)










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